Vous êtes parties le fleuve sous vos pas
quelque chose manque au milieu du corps
vous êtes parties et je reste là
à écouter battre vos rires
vous n’habitez plus mes matins
ni le hurlement des loups ni l’odeur des pivoines
vous êtes parties l’enfance dans une boîte
entre un vieux rêve et des poupées
sans demander ce qu’il me reste
pour abriter les manques
vous êtes parties
coiffées d’avenirs et d’incertitudes
avec des carrés de sable en mémoire
le premier amour     mes premières rides

Vous êtes parties le fleuve sous vos pas

Lyne Richard,
La patience des cerfs-volants

c’est ici que je me trouve et que vous êtes
c’est sur cette feuille
où je suis ici plus moi que dans la peau de l’ours
où je suis ici plus creux que l’ancre du chaland
et plus crieur et plus mêlé au monde

ici et pas ailleurs que je file comme la flèche
ici que je pousse dans le sang
ici que j’engueule dans les corps

le nord n’est pas dans la boussole il est ici
le désarroi des têtes n’est pas dans la foule
il est ici
le plus vrai de la ville n’est pas dans la ville
il est ici    pas ailleurs
et c’est sur cette feuille que je nais
et c’est sur cette feuille qu’on me meurt

il fait plus clair ici que dans l’œil du hibou
il fait meilleur ici que sous la peau des enfants
car c’est ici qu’on défonce et qu’on s’écrit
ici et pas dans les drapeaux
ici et pas dans les paysages

c’est ici que je me trouve et que vous êtes
c’est sur cette feuille
où je suis ici plus moi que dans la peau de l’ours

Pierre Morency,
Lieu de naissance

Quelqu’un abolit la chambre. Quelqu’un absout les limites étanches du monde. Son index soulève les coins de la boîte, pleine d’incertitudes soumises.

Bientôt les géométries du cube se refusent. Qulequ’un se perd. Le vent est hors de ses mains, a lieu sans ses mains.

Bientôt quelqu’un ne croit plus aux signes tracés, au flanc froid du vent. Ses paumes sont déposées dans la boîte pour feindre une fin du monde.

Ses paumes sont déposées dans la boîte pour feindre une fin du monde.

Luc Lecompte,
« Fin du monde », Inventaire

Ces extrémités du monde où, dit-on, gît depuis toujours, abandonné, l’être-là, espèce de génie des lieux d’une splendeur confuse, et où finit ce qui n’a jamais commencé, quelles étaient-elles pour ainsi obséder ces hommes de fièvre et d’errance, les contraignant à s’y précipiter au risque de n’en jamais revenir ?

Ce que le garçon tentait d’exprimer dans ces premiers poèmes griffonnés sur des emballages de toutes sortes, papiers, cartons, serviettes de tables, écrivant plusieurs récits de voyage en Transylvanie. Il avait plutôt le sentiment de les désécrire en des strophes les unes aux autres accrochées, lui semblait-il, tels les wagons dans un convoi tracté par quelque engin de ténèbres. Il faisait le compte des pieds sur le bout des doigts, tant bien que mal mesurait la musique des vers à même ses propres phalanges, mus par des rythmes diastoles et systoles, et par ceux, en méandres, qui défient horloges et métronomes ; incandescents déchiquetés, à la fois ondes, corpuscules et bruits d’une bouche déglutissant la sensation, comme s’il s’agissait d’une noirceur à la vitesse de laquelle il se déplaçait de l’un l’autre temps.

Ces extrémitiés du monde où, dit-on, gît depuis toujours, abandonné, l’être-là, espèce de génie des lieux d’une splendeur confuse,

Kraxi,
Le second abécédaire de David Kurzy

Les hommes avaient ri
d’entendre mes chagrins,
disant :
nous souffrons nous aussi,
va donc gémir plus loin.

Plus loin je suis allé
et des femmes m’ont dit :
passant
tu vas nous consoler
c’est dégoûtant, la vie !

Dans mes souliers troués,
plus bas, j’ai continué ;
un enfant
vagabond, malheureux,
m’a dit : j’ai faim, monsieur !

À un tournant de rue
j’ai rencontré un chien
sans maître ;
j’ai avancé ma main,
confiant. Il m’a mordu.

Voyant cette misère
et cette pourriture,
j’ai dit :
où marcher et quoi faire ?
Allons voir la nature.

Dans mes souliers troués,
sur la prairie mouillée,
j’entrai
entre les ronds de foin
en poussant mes chagrins.

La nature dormait
la face dans la terre
trempée ;
ses flancs étaient couverts
de brisures et de raies.

Au bord du firmament
couraient de grands nuages
mêlés,
comme s’ils faisaient naufrage
et cherchaient le levant.

Aux plaintes d’un ruisseau
qui coulait en pleurant
là-bas,
la chanson d’un crapaud
se noyait dans le vent.

La nuit était venue,
je me suis dit : pleurons !
Par terre
dans le noir d’un buisson,
je me suis étendu.

Les hommes, les enfants,
les femmes, la nature,
partout,
les animaux, les vents,
tous portaient des blessures !

Que faut-il faire Seigneur ?
Tout est souffrance ici.
À moi !
Que faut-il faire ? J’ai peur !
Quand finira la nuit !

Puis le jour se leva.
Je n’avais pas dormi.
L’étoile
du matin regarda
dans le champ et me dit :

Que fais-tu là, petit ?
Tu attends les amis ?
Sur terre
il n’y a pas d’amis.
Fais comme moi, je prie

Alors j’ai essayé.
Je me suis endormi
après,
mes deux souliers tournés
à l’envers de la vie !

Les hommes avaient ri
d’entendre mes chagrins,
disant :
nous souffrons nous aussi,
va donc gémir plus loin.

Félix Leclerc,
« Dans mes souliers troués », Andante

Parole raréfiée de plus en plus,
Sans doute aussi de plus en plus silence,
                                                                      mutisme.

Silence :
                    plénitude de la musique.

Mutisme :
                    plénitude du silence.

Blanc :
                    abstraite et pure perfection
                                                            de la couleur.

Rien ne restera de nos images,
rien non plus du chemin.

Parole raréfiée de plus en plus,
Sans doute aussi de plus en plus silence,
                                                                      mutisme.

Alexis Lefrançois,
Idéogrammes blancs

car il est vrai que ça commence ainsi :
moi et ma « circonstance »,
dans une maison de campagne
quelque part en Toscane
quelque part au soleil
ou bien peut-être quelque part sous la pluie
à Édimbourg mangeant du haggis
mais ça, ce devait être un autre jour
pour moi et ma « circonstance »

exact : les chapitres de notre autobiographie à tous deux sont soumis à des nuances imperceptibles de climat, de saison et d’altitude ; ma « circonstance » et moi privilégions une géométrie ambiguë, mais une seule certitude demeure :

cela débuta ainsi
pour moi et ma « circonstance » :
une conscience de la reproduction
une conscience de l’authentique imbécillité de la
    vérité
et de sa non moins désolante prétention
une conscience d’un destin sevré d’imprécisions
et même de quelques versions en langues très étrangères
en couleurs inédites
et en innombrables figures planétaires

mais déjà, dans une maison de campagne
quelque part en Toscane
ou quelque part sous la pluie
à Édimbourg détestant le haggis
nous ne savions plus à qui précisément
nous devions, moi et ma « circonstance »
notre indiscutable coexistence
cette désormais convenue collusion
du moi et de « sa » circonstance

exact : qui donc, de l’Espagnol Ortega y Gasset ou de l’Allemand Richard Avenarius, a bien pu, par une journée pluvieuse ou ensoleillée, imaginer cette fascinante synchronicité du Moi et du Monde ? Mais bien que des arguments de pure chronologie plaident en faveur de l’occulte Allemand, une seule certitude demeure :

cela débuta ainsi
pour moi et ma « circonstance » :
une conscience redoutable du Temps le plus grand
et de nos singuliers adieux à chaque lieu de
passage
à chaque village de lanceurs de pierres
chaque rivière franchie à gué sur le corps des cigales mortes
à chaque route sans Autriche
chaque route sans Manitoba
désespérément à l’abandon
moi et ma « circonstance »

exact : elle est jumelle, elle est célibataire, païenne et fugueuse ; elle est sans peuple, slave, slovène et à demi arabe, car elle est à la fois elle seule et toutes les circonstances du Monde ; mais une seule certitude demeure :

cela débuta ainsi,
un jour de mai
quand tu devins
à toi seule
l’unique circonstance

car il est vrai que ça commence ainsi :
moi et ma « circonstance »,
dans une maison de campagne
quelque part en Toscane

Normand de Bellefeuille,
« Le exact où ça commence », Mon nom
Chroniques de l’effroi I

Le protocole comme une ligne de vie, tendue entre deux villes qu’elle ne saurait nommer.

Les douleurs protocolaires, celles qui persistent après le souffle. Elle piétinerait ses chairs pour sortir chaque souffle et, l’une après l’autre, les douleurs.

Elle dirait : « Le mouvement obligé des jambes : le respect fragile du corps. »

Éviscérée, cette vie qui ne dit rien, au bout du fil.

Le protocole comme une ligne de vie, tendue entre deux villes qu’elle ne saurait nommer.

Yannick Renaud,
Taxidermie

on pourrait dire de cette chambre
qu’elle ressemble au corps de la terre,
mais plus secret,
comme un bien qu’on désire
tenir à distance, recourbé
sur ses poussières intimes

parfois aussi c’est l’œil inquiet d’une lampe, qui veille,
très faible orage brûlant
sur les chemins incertains de la mémoire

(pendant le sommeil : cela pourrait être encore
la voûte ombrageuse d’une âme où tremblent des mystères
et sur laquelle s’attarde et s’effondre la raison)

on pourrait dire de cette chambre
qu’elle ressemble au corps de la terre

Louis-Jean Thibault,
La nuit sans contours

« Ici » est un espace sans monde
diffusé dans l’eau rouge
où s’épousent des sursauts de limbes
son émission dévie
mais nous marchons
une tasse à chaque pied
une chaussure pour chaque œil
nous marchons
par le thé par l’albumine du thé
terrassés sous le thé du dehors

« Ici » est un espace sans monde
diffusé dans l’eau rouge
où s’épousent des sursauts de limbes

Thierry Dimanche,
Le thé dehors suivi de Chant du Lédon

Je choisis de partir comme d’autres meurent
dans les livres    ma mémoire se trace une
histoire qu’elle ne comprend plus invoque
la défense des arbres le geste des oiseaux
elle prétend que la mer finit un jour de
l’autre côté d’une page à venir et qu’à la
fin des livres on se retrouve exilé    elle
prétend des choses bizarres elle sait tout
dire en quarante mots cache des lexiques
sous ses jupes et je l’entends la nuit se
frapper la tête contre les arbres en s’avouant
analphabète    je la décris avec tous les
mots qu’elle ne connaît pas

Je choisis de partir comme d’autres meurent
dans les livres

Christiane Frenette,
Cérémonie mémoire
Maintenant je vais vous brûler la langue comme un pentecôtiste aveugle   et nous mettrons de vraies robes et nous serons très belles là-dedans

Maintenant je
vais vous brûler la langue

Thierry Dimanche,
«Prologue muet », L’aurore marâtre
cauchemars

Ne me dérangez pas je suis profondément occupé

Un enfant est en train de bâtir un village
C’est une ville, un comté
Et qui sait
            Tantôt l’univers.

Il joue

Ces cubes de bois sont des maisons qu’il déplace

et des châteaux

Cette planche fait signe d’un toit qui penche

ça n’est pas mal à voir

Ce n’est pas peu de savoir où va tourner la route

de cartes

Ce pourrait changer complètement

le cours de la rivière

À cause du pont qui fait un si beau mirage

dans l’eau du tapis

C’est facile d’avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne

pour qu’il soit en haut.

C’est facile d’avoir un grand arbre
Et de mettre au-dessous une montagne

Hector de Saint-Denys Garneau,
« Le jeu » (extrait), Regards et Jeux dans l’espace

          Une branche s’allume
sous le couchant.
Une pierre marque
la marche des vivants.
         Les failles, les morsures, les possesssions
décousues dans le chenal
         proviennent du même abandon
         du même froid
         que tes mots sur la paille.

          Une branche s’allume
sous le couchant.

Michel Létourneau,
Les marges du désert

La détresse d’un frêne devant la terre retournée
où s’attardent les dernières oies sauvages
j’ai tué des centaines d’arbres
pour du vert-de-gris
les livres
ce livre
prie
que les arbres parlent

La détresse d’un frêne devant la terre retournée

Judy Quinn,
L’émondé

à nouveau les blés d’août
comme un lainage de bronze tapi
dans cette force de vert bouclée serré
toujours plus vers le bas
ce bas qui perce

et déjà toute couleur
comme la pensée du froid

toujours plus vers le bas
ce bas qui perce

Mathieu Boily,
Le Grand Respir

je vous appelle
arbre neige et vent premiers
rumeurs sans mots
aux ailes repliées
dans les oubliettes du sang

arbre   je ne sais plus tes racines
es-tu le bois de cette horloge
que je me tue à nourrir d’éternité

hier   neige
ne berçais-tu pas à la fenêtre une enfant perdue
ce soir   tu ne tends que les mains du vent

ô mes commencements du monde
laissez enfin le poème vous recommencer
jusqu’au chant

je vous appelle
arbre neige et vent premiers
rumeurs sans mots

Michèle Blanchet,
Poèmes du lendemain 14

Nous nous imaginions vivre dans un temps
où enchevêtrer nos visages suffisait
à nourrir un feu sous les arbres

comme quand l’amour au col de la terre
nous immobilisait dans l’éclair des jours
nous faisait ignorants de tout
des points de fuite des équations
des accidents sanglants par-delà la montagne

comme quand l’invariable chaleur de nos corps
apaisant la soif soucieuse des départs
réglait le tournoiement des astres
étoiles de braises à portée de faim

comme avant que les siècles se renversent
s’accélèrent pour nous livrer aux espaces
qui ne furent plus que mouvements
mains en déroutes et métaphores

Nous nous imaginions vivre dans un temps
où enchevêtrer nos visages suffisait
à nourrir un feu sous les arbres

Louis-Jean Thibault,
Mémoire d’hiver

Aux bras d’une femme les branches
D’un arbre
Le bleu d’un mot dans la lune

L’heure des pommes blanches
Comme parfois on dit la tendresse

Les années sans pont
À chercher les nids des oiseaux

Aux ailes refermées du temps
Les yeux du hasard
Des regards brûlés découpés dans la pluie

Le miroir chaud de ta langue
Comme parfois on dit la caresse

Aux bras d’une femme les branches
D’un arbre
Le bleu d’un mot dans la lune

Gabriel Lalonde,
Le pays où il n’y a pas d’elles

on dit que par chez nous l’hiver ne meurt jamais

on dit aussi que le fleuve est si grand
que c’est presque la mer

par chez nous on pense aux forêts de l’enfance
maudissant les indiens qui refusent d’oublier

par chez nous on pense aux forêts de l’enfance
maudissant les indiens qui refusent d’oublier

Erika Soucy,
Cochonner le plancher quand la terre est rouge
Même au repos dans le premier mot le silence rameute la nature Il sera question du temps Dorénavant inquiète la vie métabolise les départs C’est la réalité étale à jamais proliférante Plus tard je rejoindrai notre cri commun entre l’oiseau-lyre et la bactérie Notre cri broie les contraires qui émigrent entre les gènes Il en est ainsi de l’impavide durée dans la reproduction Il en sera ainsi du carnassier et de sa dent sur la joue tendue pour le jeu Maintenant je suis debout sans être à votre idée de voir sans vivre à votre idée de vivre sans vous dévorer à la contrainte de la chair en prière Dans la démesure l’humanité marchera sur les monstres Les chiens impossibles à libérer connaîtront encore l’étreinte sommaire À la fin je deviendrai votre féal fidèle à l’épuisement toute nécessité désormais entendue contre l’amour à l’heure du glas

Même au repos
dans le premier mot
le silence rameute la nature

Renaud Longchamps,
Silences et quelques éclats

Je mourrai dans la toundra
Les oreilles prises entre les serres d’une buse
L’œil allumé par les oisillons de son nid
Mais avant de mourir j’aurai vu Zoé
Zoé la baigneuse Zoé l’heureuse
Chanté avec elle cent mille chansons
Hurlé avec elle que j’aimais le pays froid
Fondus aux pierres de l’été
L’eau tout autour de nous bouillonnante
Truites vives rouges éclatantes
Marsouineuses aiguillonnées par la manne
Des mouches noires et des maringouins

Je mourrai assassiné par ma joie
Mon râle chaud coincé dans la gorge
Après avoir marché
Petit pas par petit pas
Un pied dans la mousse
Un autre dans la boue
Le thorax empli d’une eau de cascade
En trombes de Korluktuk et de Kongut
Torrents de salmonidés dans ma besace
La pêche ! La pêche !
Pour inonder le soir d’amours et d’amitiés

Je mourrai dans un brouillard
D’étoiles liquéfiées
Lichen entre deux pierres
Tachées de moisissures
Genoux cassés par le froid
Mains crucifiées de gélivures
Mais la tête armée du sourire
De l’esprit libre d’avoir vu Zoé
Zoé la baigneuse Zoé l’heureuse

Je mourrai mêlé aux ossements
D’un charnier de caribous
Paissant mille ans plus tôt
Regardant sans sourciller
Le sentier de mes pas
Des millions de pas
Qui m’auront conduit droit
Dans la toundra

Je mourrai dans la toundra
Les oreilles prises entre les serres d’une buse

Jean Désy,
« Mourir en joie dans la toundra », Toudra = Tundra

Examine ce qu’est le temps
La bernache va se poser
Ses ailes coupent le vent comme le fil à beurre
À cet instant vague précis
Ce qu’est le temps

Examine ce qu’est le temps
La bernache va se poser
Ses ailes coupent le vent comme le fil à beurre

Christian Vézina,
L’inventaire des miracles

dans la chambre
il y aura toujours
une part d’ombre
une aile blessée
coupée du reste du monde

il y aura toujours
une part d’ombre
une aile blessée

Isabelle Forest,
Les chambres orphelines

le cours de ces mots
il faut le passer à gué
je n’ai pas tiré de ponts visibles
entre le toit blanchi et vos mains creuses
je veux qu’on ralentisse
et qu’on avance dans ce raccourci
ma vie
avec des sauts de pluvier

le cours de ces mots
il faut le passer à gué

Pierre Morency,
Quand nous serons

Je suis née de l’autre côté de l’Atlantique, dans les terres franches, sans rivage ni sommet. Suis-je un peu d’ici ?

La passagèreté est dans la vie des hommes comme une musaraigne dans la gueule de l’épervier. Bestiole qui se faufile entre les mottes d’argile, que le rapace guette, que le vent d’automne avale au détour d’un bosquet d’arbres. La source charrie tant de naissances qui portent la trace de ce que je suis. Elle sourd et inonde la contrée immobile de ce que nous sommes tous. Seuls. Passagers.

La lourdeur d’une souche sans promesse de feuillée, l’envolée d’un rouge-gorge, une pluie de hannetons, la chaleur d’une nuit d’août, qui donne l’envie de l’eau, le clapotis d’un omble de fontaine entre les roches du lac, à la patience inentamée, cette légèreté vit et meurt tout au long de ces chemins traversiers. Passage.

Entre dolines et ornières, trois jours et trois nuits, j’ai marché dans ma tête pour me rassassier, me protéger de la tristesse d’un ciel limpide. La sentence de midi qui veut faire germer nos rires, je l’ai ramassée. J’ai osé des racines à la cime de la beauté. Dans l’étroitesse du monde qui se courbe entre l’en haut et l’en bas, l’heure s’ennuie doucement. La passagèreté consent par soubresauts au dévoilement de son intimité.

Je suis née de l’autre côté de l’Atlantique, dans les terres franches, sans rivage ni sommet. Suis-je un peu d’ici ?

Fabienne Roitel,
« La passagèreté », Gouttière de ciel

Visages du deuil : charpentes tombées sous la charge des mots.

Les volées d’oiseaux acquièrent cette candeur du jour. Les oiseaux, leurs ailes : vélocité de chants funèbres.

Savoir échapper. Savoir : « Rien n’arrivera. »

Un système complexe.

Les volées d’oiseaux acquièrent cette candeur du jour.

Yannick Renaud,
La disparition des idées

ce n’était pas la fin du monde
des hivers en furie nous tournaient autour
nous avions l’impression
de nous fracasser contre les vitres

quelquefois je t’entendais chanter

je voulais me flamber la mémoire
pour réchauffer le temps
nous avons appris à trembler
nos écorces ne cédèrent pas
le froid profanait nos silences
blottis contre le ventre des chevreuils

nous avions l’impression
de nous fracasser contre les vitres

Christiane Frenette,
indigo nuit

Les feux montent
la garde l’heure
s’incline une aile
noire cisèle
cette saumure entre
les dents.

Nul ne viendra
la contredire.

Les feux montent
la garde l’heure
s’incline une aile

Guy Cloutier,
L’heure exacte
Tu reviens à l’appel très ancien des eaux t’élever parmi les feuilles qui te recouvrent le matin y remue ces paysages parmi le musc des bois gonflés renonce à ce qui bruit dans l’instant trop bref s’il ne recèle un son qui accueille le monde. La rue te décline ou est-ce la mer qui t’appelle à ton tour nomme-toi debout parmi les mâts nus dans le sable fossile d’où surgit la lumière tandis que s’ébroue la nuit faiblement troublée par les plaintes des trains. Voici que des mots d’étrangers sortent de toi dis-moi qui j’ai dans la poitrine à peine si je reconnais ma voix quand elle profère ces mots tous ces mots qui me dévastent d’être ravalés ? À mesure que tu t’avances la mer rend ses couleurs et c’est alors qu’il monte d’elle un chant muet que tu reconnais à ce qu’il t’enfle le cœur.

Tu reviens à l’appel très ancien des eaux t’élever parmi les feuilles qui te recouvrent

Guy Cloutier,
Affûts précédé de Rue de nuit

Remarque le mouvement
de la lune avant de t’éloigner

une danse qui comble l’espace entre chaque trace
entre chaque bouche habitée, abandonnée

si en plus de l’amour
il fallait perdre la terre

Remarque le mouvement
de la lune avant de t’éloigner

Corinne Larochelle,
De quelle bouche sommes-nous ?

Une montagne s’est élevée devant le soleil
dans l’ombre ainsi créée nous sommes passés
du sommeil à l’orage bref
la vallée seule qui attend
son instant de vérité dans la
rotation des planètes
nous sommes arrivés au moment où
l’univers clignait des yeux
ailleurs un homme versait
dans un bol une louche de bortsch
et son chien le regardait
personne n’a idée combien d’entre
nous se sont perdus à chercher
d’où venait l’orage un vieux
a peut-être craché dans sa gamelle
la colère d’être né ailleurs
ici il porte le nom de saule
et comme nous s’émeut d’une
ombre qui bouge à ses pieds.

Une montagne s’est élevée devant le soleil
dans l’ombre ainsi créée nous sommes passés
du sommeil à l’orage bref

Judy Quinn,
Les damnés inflationnistes

un peu de tabac
juste une feuille ou deux
et peut-être quelques brindilles
pour la bonne mesure

quelques filets de fumée
pour prendre à témoin
l’invisible

quelques filets de fumée
pour prendre à témoin
l’invisible

Louis-Karl Picard-Sioui,
Au pied de mon orgueil

Tu te souviens… un étouffement épuisait le lieu, une nuit d’âme brouillait le ciel.

Le silence bougeait l’abord des choses.

Le vide grugeait l’écorce des choses tandis que la chaleur du calorifère imprimait au store un balancement ténu, régulier, une respiration inanimée existant sans ton regard, sans même ta sollicitude si désœuvrée qu’elle adhérait à ces mouvements imperceptibles des objets proches de toi.

Tu te souviens… un étouffement épuisait le lieu, une nuit d’âme brouillait le ciel.

Luc Lecompte,
Chronique du temps animal

Tu soulèves la pierre
où se tenait le poème.

Une première étoile se met à briller.

Bientôt le ciel
entier se déchire : poussière de mots
amas de pierres minuscules
qui gravissent la montagne.

Tu vois l’arbre
et la feuille et le bourgeon
– toutes choses que jamais encore
tu n’avais vues.

Tu soulèves la pierre
où se tenait le poème.

Une première étoile se met à briller.

Hélène Dorion,
« Pierres invisibles » (extrait), Mondes fragiles, choses frêles, poèmes 1983-2000

tous tes orages ont fini
par se trouver un ciel
les jours astucieux t’oublient
toujours devant
le vide l’horizon
la vieillesse comme prime au bonheur
tu te réveilles un matin avec l’envie
de risquer ta vie entière
pour un seul poème

tous tes orages ont fini
par se trouver un ciel

Christiane Frenette,
N’habiter qu’une partie des choses

Encore
Tu as dit encore
et j’ai abattu un mur
puis quatre
me suis fait ciel ouvert

Toujours
tu me porteras d’une voix liquide
m’irrigueras de mots pèlerins
Encore

j’ai abattu un mur
puis quatre
me suis fait ciel ouvert

Simon Dumas,
Pastels fauves

Le ventre ne pointe jamais le ciel
tout arrondi
impatient de rebondir au sol

L’offrande dans la fumée masque l’éternité
à l’entière fraternité

Un nourrisson se lève et dit
que le frère périra dans l’abondance
avant la récolte

Que le frère arrachera les pierres
de son champ
toutes les pierres ensanglantées

Avec lesquelles il dressera des murailles
et des temples
autant de geôles
pour les saisons sur le ciel

Avec les siècles elles deviendront
peu à peu
tombeaux recouverts de mousse
de ronces
et de débris

Les pierres marqueront alors le pas de la terre
pour l’éternité

Ô mon frère
le paradis ne prendra jamais pays

Il est circonscrit à l’espace et au temps

L’offrande
ici
n’est jamais charnelle

Tu ne calmeras jamais la tempête de ton cœur

Le ventre ne pointe jamais le ciel
tout arrondi
impatient de rebondir au sol

Renaud Longchamps,
Fiches anthropologiques de Caïn

Pouvoir me dire que le temps passe dans la vie.
Pouvoir entendre cela sans lever les yeux vers la noirceur de l’univers, là où tout semble si ténu.

Pouvoir me dire que le temps passe dans la vie.

Hélène Dorion,
Les corridors du temps

Les petits papiers après une soirée bien arrosée voient un signe le signe de la voix en étoile De la profondeur derrière un visage intime Le papillon De la difficulté d’être dans Les citronniers Sommes-nous encore capables d’entendre le mystère de la bécasse invisible  Le pas léger du flâneur au bout du monde pas au bout de ses peines Un silence de blessure rafraichie la grâce d’une chandelle où s’abandonne Une couleur Le temps de vivre une seconde tremble va disparaître Des milliards s’évaporent Le temps de passer à autre chose  L’or renoue avec chaque moment devient l’œil dans le ciel

Les petits papiers
après une soirée bien arrosée
voient un signe
le signe de la voix

Yves Laroche,
L’alcool des jours et des feuilles

l’aube n’est rien d’autre que l’enfance
qu’un très vieux chat protège
comme la lumière sous la porte

jamais le ciel n’est plus lent alors
que dans l’eau d’une fontaine
où se prend tout le bleu du monde

l’incendie de ce temps est commencé
et la mémoire déjà
ressemble au reflet d’un arbre
perdu dans la rivière

l’aube n’est rien d’autre que l’enfance
qu’un très vieux chat protège
comme la lumière sous la porte

Michel Pleau,
La lenteur du monde

Ils sont trente jours de juin,
Et moi, Maman, je veux celui-ci !
Ils sont trente jours de juin,
Mais ce ne sera plus jamais le même…
Ils sont trente jours de juin ;
Peut-être pour moi était marqué
Cet aujourd’hui que j’ai manqué !

Dans la chambre
J’ai passé mon jour,
Comme j’ai pu,
Avec des fées
Fabriquées à mesure,
À moitié fabriquées,
À moitié habitées,
À peine écoutées !

Tête sertie de diamants,
Visage dont on a oublié de faire les yeux ;
Apparition aussitôt fondue.
Chat étrange au pelage gris et rayé,
Aux prunelles mouvantes,
Jamais tu ne dures assez
Pour que je puisse te caresser.

Petites filles
En robes à carreaux rouges,
À carreaux bleus,
Sans cesse je vous vois
Danser autour des javelles d’or.
Les javelles s’évaporent
Comme la poussière du blé,
Et les petites filles dansent encore
En robes à carreaux rouges,
À carreaux bleus.

Les javelles sont revenues
Et les petites filles dansent
Alentour et par-dessus,
À carreaux rouges,
À carreaux bleus.
Les robes d’indienne sont là,
À carreaux rouges,
À carreaux bleus,
Et les petites filles sont dedans.
Elles dansent alentour et par-dessus
Les javelles d’or,
Puis, pst ! elles n’y sont plus…

Longtemps après la vision,
Une ronde continue dans ma tête.
Des chats posent sur le tapis,
Une fée montre sa chevelure noire,
Garnie de pierres étincelantes,
Mais elle n’a pas de visage,
Même pas de mains
Pour les mettre à la place
Et faire semblant de cacher ses traits absents.

Tandis que
Les fleurs, le vent et la lumière
Composent une fête, avec le ciel aussi,
Dehors, c’est un jour de juin.
Fermez la fenêtre !
Que le parfum n’entre pas ;
Il dérangerait mon songe
Renfermé !
Il ferait s’envoler mes chimères !
Et il ne me resterait plus rien…
Fermez la fenêtre,
Cette lézarde à l’été ;
Si je ne dois pas habiter ce jour,
Qu’il ne vienne pas me tourmenter !

Ils sont trente jours de juin,
Et moi, Maman, je veux celui-ci !
Ils sont trente jours de juin,
Mais ce ne sera plus jamais le même…

Anne Hébert,
« Jour de juin », Les Songes en équilibre

Une femme apprend à se faufiler sous l’horizon.
À coudre et broder des ombres dans les miroirs. Elle allonge la détresse sur le ventre chaud du sable. Rien ne subsiste des saisons englouties. Non, rien. L’espoir s’obstine à chercher des repères. En vain.

Une femme apprend à se faufiler sous l’horizon.

Monique Laforce,
Une chaise où s’asseoir

Il me vint une lettre d’une grande fatigue
remplie de blancs de larmes et de cris étouffés

la vie nous rompt le cœur et nous ouvre au hasard
nous sommes si nus dans la lumière
si pauvres et tant reclus

le soleil est un songe au fond des mains
un peu de cendre éclose visitée par la mer

matins muets de nos enfances en ruine
quel cri nous ouvre l’âme
quel ailleurs inconnu

les yeux rivés sur l’aube l’oreille tendue
de douceur nous attendons la naissance
au bout de nos refus
avec l’origine comme espérance et la fidélité
comme promesse

une lettre oubliée sur le bord de l’enfance
tous nos mots sont remplis de silence comme la
   rumeur au fond de la conque
avant d’éclore en chant dans l’oreille attentive

j’aimera ben qu’on m’dorlot’ ein peu
gé l’dos qui gémit
et lé g’noux qui craqu’

son pér’ aid’-moé donqu’ ein peu
gé d’la misér’à marcher

Il me vint une lettre d’une grande fatigue
remplie de blancs de larmes et de cris étouffés

Jean-Noël Pontbriand,
Il était une voix suivi de Jack Kérouac Blues

Que faire
de ces furies
accrochées
à nos tempes
corps virulents
savants naufrages
boucles de feu
pendentifs ignobles
que faire
de ces
cellules
inouïes
vautrées
dans la boue
de ma rage
berceaux
tremplins
voûtes
incandescence
en nous toutes
larguées
?

Que faire
de ces furies
accrochées
à nos tempes

Catherine Morency,
Sans Ouranos

c’est noir c’est noir noir
je te le dis, noir
pas noir comme si c’était noir mais noir comme si c’était rien
du tout
rien
du rien
puis des lignes viennent
ça fait gris ça fait des lignes grises qui bougent
c’est encore comme si y’avait rien mais en gris qui bouge
avec des éclats des bouts blancs plus blancs et les éclats
bougent pas
apparaissent
et puis tout redevient noir mais noir du noir plus noir du
rien c’est un noir noir construit c’est la couelur noire qui
est tout du rien ou qui est tout noir de noir comme le noir
que tu t’imagines quand on dit le mot noir c’est ce noir-là
et puis c’est une image
c’est plus qu’une image c’est du rien qui devient tout
devient tu élimine tu à toi je te le dis
devient tout un homme
c’est Steve
le Steve
le homme
la loi c’est Steve lui
le seul Steve
le mec
le style
c’est Steve lui là
le homme l’âme de ça
le beau blond
l’homme
la loi le style
le long mec mince
je le tire à moi
allez viens
ses yeux luisent le mec
se tend vers moi
tire l’homme là
lui long homme mec mince
l’âme blonde le style
c’est lui là Steve mon mec luit blond
moi sa reine
mon mec luit blond

c’est noir c’est noir noir
je te le dis, noir
pas noir comme si c’était noir mais comme si c’était rien

Renée Gagnon,
Steve McQueen (mon amoureux)

On dit que le jour est une feuille tombée de la nuit. L’horizon, une semence. Quelqu’un cherche une façon d’atteindre l’oubli. Entendre ou voir ce qui se tait, remplir ou creuser le vide. Même le temps veut rejoindre son ombre. La mémoire aussi traverse un désert. Le ciel et la mer ressemblent à des objets brisés depuis que l’éloignement encadre les choses, éveille ce monde.

On dit que le jour est une feuille tombée de la nuit.

David Cantin,
L’éloignement

ce retard sur le temps
ces rues arrêtées au soleil
cette misère toujours fiévreuse
ici la route se sépare
les maisons prennent leur envol
la distance jusqu’au désert se précise
n’avoir qu’un paradis au bout des bras
traîner et mourir sans avoir compris
supprimé comme dans un règlement de comptes
le monde est une étincelle paresseuse

le monde est une étincelle paresseuse

Christiane Frenette,
Le ciel s’arrête quelque part

Elle avance dans moi par des voies sans lumière
et le jour petit-lait se répand tout à coup
sa main subtile allume à chaque instant la paille      cachée
le vrai des choses grésille sous les apparences
et puis l’âme est si loin tapie on dirait même
que des eaux secrètes en dedans font notre silence
elle avance dans moi moi dans elle par bonds
par blessure par joie par pulsation de l’air
par battement de racines par danse des feuilles
mais c’est plein de miroirs au creux de nous
c’est un manège au creux de nous qui ne s’arrête pas

elle avance dans moi blessée moi dans elle sans tête
moi dans elle sans yeux sans visage sans mains
nous nous habiterons l’un et l’autre sans raison
nus sans couleurs au terme du voyage

Elle avance dans moi par des voies sans lumière
et le jour petit-lait se répand tout à coup

Pierre Morency,
« Elle avance », Poèmes 1966-1986

dès que s’ouvre le territoire
tu deviens le loup
la meute sans visage

à peine quelques mois
et la vue gonflée d’obscurité

tu te déplaces en bande
mais de biais
pour changer d’épaule

tu vis une étrange nuit

tu t’informes à propos d’une lumière
qui habite ailleurs

dès que s’ouvre le territoire
tu deviens le loup
la meute sans visage

Corinne Larochelle,
Vent debout
Le soleil de février n’émet plus aucun bruit. On n’a pas idée du silence des glaces et de leur poids avant de les avoir vues descendre les pentes abruptes des rues, d’avoir posé la langue sur leur couche épaisse, qui tapisse le fleuve et solidifie la moitié du continent. Sous la pression, le sol s’enfonce le temps d’une saison ou bien pendant des siècles, peu importe, la solitude est totale, géologique. Chaque nuit, il faut réapprendre à respirer avec un cœur qui palpite à peine. Chaque nuit, les vertèbres attendent l’érosion des parois, le redressement des fonds marins, la venue d’une mer intérieure, froide et salée. Dans le noir, le sang se frotte aux embâcles et l’on dit que l’on n’est pas encore arrivé à naître ou si peu : grain de sable, sédiment, poisson aveugle et sans nom.

Le soleil de février n’émet plus aucun bruit.

Louis-Jean Thibault,
«La mer de Champlain », Reculez falaise
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